J’étais étudiante dans une grande maternité très renommée, lorsque cette histoire s’est produite. La sage-femme et moi étions plus occupées à discuter qu’à travailler. En effet, pour une fois, les patientes ne se bousculaient pas à la porte du service de consultations. 

Mais en obstétrique, tout peu basculer d’un instant à l’autre. Et effectivement, ce jour-là, nous sommes passé de l’ennui total, à l’adrénaline pure !

 

 

Une des secrétaire rentre dans notre bureau, affolée, nous criant « vite, une troisième pare qui pousse dans l’ascenseur !! »

Vous apprendrez que « troisième pare » veut dire une femme enceinte de son troisième enfant. Et vous constaterez qu’avec une multipare (ayant déjà accouché), ça peut aller très vite !

 

La sage-femme, appelons-la Marie, se lève d’un bond, et court dans le couloir, suivie de près par son ombre : moi.

Pendant ce temps, une autre secrétaire a installé la pauvre parturiente[1] sur un fauteuil roulant. Marie et moi prenons le relais, nous montons dans l’ascenseur avec le couple. L’interrogatoire, rapide mais efficace, est entrecoupé de gémissements de douleur et de peur de la future mère.

 

Elle a mal, très mal. Mais surtout, elle sent que ça pousse, et elle se dandine sur sa chaise roulante, en pleurs. Le père, un colosse d’un mètre quatre-vingt-dix au moins, mal rasé, baraqué, ne sait plus quoi faire à côté d’elle. Il est lui aussi totalement perdu. Pour une des premières fois de sa vie, il doit se sentir bien impuissant…

 

Nous pénétrons dans le bloc d’accouchement. Cette maternité est tellement immense, qu’il y a douze salles de naissance ! Et malheureusement pour nous, quasiment toutes sont occupées ce jour-là !! Je cours, tout en poussant le fauteuil. Marie me suit, cherchant une sage-femme de salle d’accouchement. Mais l’étage semble vidé de personnel médical !

 

Finalement, nous trouvons enfin une salle libre, tout au fond. À deux, nous installons la patiente sur la table. Marie prépare les instruments, je fais le toucher vaginal afin d’évaluer l’urgence de la situation. Et là, je ne reconnais rien ! Lors de ces examens, nous sentons évidemment l’ouverture du col de l’utérus, mais également la tête du bébé. Cela permet de déterminer si le bébé est bien placé, s’il descend bien dans le bassin, si la poche des eaux est intacte ou non. Et ce jour-là, pour cet examen-là, je suis perdue.

 « Marie, tu peux l’examiner s’il te plait… je pense qu’elle est à complète (à 10cm) mais il y a quelque chose… une procidence du bras ? »

 Une procidence… voilà ce que je soupçonne. C’est un membre qui passe devant la tête du nouveau-né, ce qui peut poser problème pour la naissance. Ma consoeur pratique donc un nouveau toucher. Et je la vois blêmir.

 

« C’est un siège, tu as senti la jambe. »

Le bébé se présente donc par les fesses et non la tête.

 

Reprenons… Nous accueillons une patiente, totalement paniquée, qui va accoucher très vite. Nous n’avons pas de dossier sous la main, nous sommes seules. Son bébé est à l’envers alors que ce n’était pas prévu… Ne risque-t-il pas d’être trop gros pour passer dans le bassin ? À ce moment-là, le corps, mou, passerait, mais la tête risquerait de rester bloquée !

 

Vite, Marie hurle dans le couloir afin d’obtenir de l’aide (nous n’avions pas de téléphone sur nous). Moi je prépare les instruments, la perfusion, le monitoring. Une agent d’entretien entend nos cris.

« Vite, appelle toute l’équipe ! »

 

En quelques secondes, nous voilà une bonne dizaine dans la petite salle d’accouchement. Deux pédiatres, un anesthésiste, deux sages-femmes, une auxiliaire puéricultrice, deux obstétriciens, le papa, la maman, et moi.

 

J’en profite pour courir chercher le dossier. Je descends en courant les deux étages qui me séparent du secrétariat. Je fouille dans les dossiers rangés par ordre alphabétique. Dossier trouvé ! Pour une fois, il n’a pas fallut longtemps… Sans ce document, difficile de savoir le gabarie du bébé, les risques des médicaments (allergies), la facilité de la patiente à accoucher, le terme de la grossesse…

 

Je remonte. L’accouchement a commencé. Le temps manquait pour passer en césarienne, et le bébé se présente déjà.

L’obstétricienne choisit de pratiquer une manœuvre pour être sûr que le petit sorte facilement. Le père est rouge écarlate, il semble paniqué à l’extrême.

Tout à coup, ce que nous redoutions se produit. « Rétention de tête dernière ». La tête est bloquée et ne sort pas. L’obstétricienne tire sur le bébé, la maman pousse. Rien n’y fait.

Je vois le papa qui va défaillir.

 

La gynécologue sort alors des spatules, afin d’aider le bébé en tractant sa tête et en écartant les parois vaginales de la patiente.

S’en est trop, je décide de moi-même de faire sortir le papa.

Je le prends par le bras, je l’assois par terre dans le couloir. Ne pas le laisser debout, il va tomber, il est inquiet pour sa femme, pour son enfant. Il en a trop vu.

 

C’est déjà une énorme émotion pour les papas lorsque tout se passe bien, mais là, cela ne s’appelle plus « émotion » mais « choc ».

Il est par terre, il prend sa tête entre ses mains, est rouge, transpire.

 

Pour son confort, je cours chercher le fauteuil roulant qui a servi pour transporter son épouse. Il s’y installe. Je dois le tenir pour ne pas qu’il tombe en s’y asseyant. Par le hublot de la salle, nous voyons que le bébé est sorti, mais il est tout flasque.

Le pédiatre le ballone, essaie de le faire respirer.

« Oh mon dieu, oh mon dieu » répète le nouveau père. J’aperçois, et j’espère que lui non, sa femme, endormie par l’anesthésiste, et qui saigne. Elle fait une hémorragie. La pauvre n’aurait jamais imaginé ce matin que sa journée se passerait comme cela. Nous non plus.

 

L’obstétricienne tente de stopper les saignements en vidant l’utérus avec sa main, l’enfant est en état de mort apparente. Une vision d’horreur diraient certains. Les aléas de notre métier, dirions-nous.

 

Puis, dans un silence de mort, dans ce couloir, où le père sanglote, et où je tente de le réconforter, un cri s’élève. Un gémissement d’abord, puis un pleure de nouveau-né qui reprend vie.

Le cœur du bébé est reparti, son teint redevient rose, il crie, il respire. Ses poumons s’emplissent d’air, il se met à gesticuler.

 

En une fraction de seconde, tout passe de l’épouvantable, au plus grand bonheur. L’hémorragie est maîtrisée, le petit est sauvé.

 

Et là, toute la pression retombe. Pour nous, équipe médicale, même si nous restons sur nos gardes et que notre travail est loin d’être fini, mais surtout pour le papa.

Il lâche prise, les larmes coulent sur ses joues, il semble ailleurs, dans une bulle de bonheur intense. Il explose de joie, sans un mot, juste avec ses larmes.

 

Ce colosse part, court rejoindre sa femme et son enfant, son fils. Son fils… qui lui aura tant fait peur en cette journée de printemps, et qui aura tant fait son bonheur, aussi.

 

Je n’ai jamais revu ces parents. Malheureusement, je n’ai pas trouvé le temps de retourner les voir, et eux devaient avoir bien trop d’amour à donner à leur nouvelle merveille.

 

Capture d’écran 2012-05-14 à 15

[1] femme qui accouche