Il m’est arrivé à plusieurs reprises de m’occuper de patientes ayant découvert leur grossesse tardivement.

 

Jeanne

L’une d’elles, âgée de 45 ans, pensait être ménopausée, en ne voyant pas ses règles arriver. Ce n’est qu’au bout de 8 mois que sa grossesse a été décelée. Prise de douleurs abdominales terribles, elle a passé une batterie d’examen. Rien. Et ce n’est qu’à l’IRM que les médecins ont vu le fœtus !

Pour nous, cette grossesse non suivie était synonyme de risques. Risque de trisomie 21 dû à l’âge maternel « élevé », de malformation non décelée, de diabète gestationnel mal équilibré, de séroconversion à la toxoplasmose ou à toute maladie présentant un risque pour la grossesse. Nous l’avions donc hospitalisée afin d’effectuer des examens, échographie, prise de sang, monitorings…

Pour elle, cela a été un choc ! Déjà mère de deux enfants adolescents, presque indépendants, elle ne souhaitait vraiment pas un nouvel enfant.

 

Lorsqu’une grossesse non désirée est découverte tôt, les choix sont multiples. Se préparer doucement à la venue de l’enfant, avoir recours à une IVG, se renseigner sur l’adoption, ou tout autre recours. Lorsque cela est découvert si tardivement, la pilule est plus dure à avaler, et les choix plus restreints !

Et pourtant, cette maman me disait aimer son enfant, même s’il arrivait, pour le coup, bien trop tôt ! Dans moins d’un mois, il serait là ! 

 

Julie

Une autre patiente, découvrant sa grossesse à 7 mois, ne souhaita pas garder l’enfant. Personne ne connaissait sa décision, jusqu’à ce que son nouveau compagnon, qui n’était pas le père du bébé à venir, m’en fasse part.

 

Cette jeune femme, que je nommerais Julie, était sur le point de donner naissance à une fille. Nous étions en salle d’accouchement quand elle m’expliqua son histoire. Étant obèse, elle ne s’inquiéta pas de son ventre qui s’arrondissait. Quittée par son ancien conjoint, elle se retrouva seule, lorsqu’elle rencontra Nicolas, l’homme présent avec nous. Au bout de deux mois de relation, elle lui annonça sa grossesse, qu’elle ignorait elle-même jusque-là.

 

Je ne pu m’empêcher de penser au courage de ce jeune homme. Il accompagnait aujourd’hui sa toute nouvelle conquête. Elle était enceinte d’un autre. Et elle s’apprêtait à accoucher sous X. Et lui était là, à lui tenir la main, à la soutenir. Je me demande si moi-même j’aurais pu avoir la maturité de faire cela. Peut-être était-il déjà très amoureux d’elle ? Ou peut-être qu’au contraire, il était là en ami ?

 

 

De mon côté, une naissance sous X signifiait « anonymat ». Il fallut refaire tout le dossier déjà bien entamé. Effacer informatiquement l’identité de la patiente, tous les bilans envoyés au laboratoire, son numéro d’hospitalisation. Voilà qui rajoutait beaucoup de travail à ma journée bien chargée et riche en émotion. Heureusement, vu la situation, ma chef se chargea de la plupart des soucis administratifs.

 

 Je ne me souviens pas bien du suivi du travail. La jeune femme, assez renfermée, souffrait physiquement. Son conjoint toujours présent la soutenait comme il pouvait. Et moi je tentais de me positionner dans la neutralité la plus totale : éviter les « votre bébé » , ne pas lui expliquer que « je sens la tête, et que l’enfant regarde vers le bas »… Mais tout de même, réussir à lui faire passer un moment moins désagréable.

Je lui demandais tout de même si elle voulait voir le bébé, le prendre dans ses bras. Non, elle préférait ne pas s’attacher, tout ignorer, rester le plus loin possible.

 

À la naissance, elle poussa très fort. Le bébé naquit très vite, comme si la maman voulait régler cela le plus rapidement possible.

C’est bien rare d’accoucher une femme sans lui mettre son enfant sur le ventre. Je le confiais donc à ma collègue auxiliaire puéricultrice, qui partit avec lui dans la salle d’examen. C’est la première et la dernière fois que la mère vit sa fille.

 

 Il fallut lui trouver un nom, et dans ce cas-là, c’est l’équipe obstétricale qui choisit. L’interne en pédiatrie, qui examina le bébé, décida du premier prénom. Un prénom à la mode, très joli. Le pédiatre choisit le deuxième. Maghrébin, il hésita entre un nom oriental et un plus classique. Sur les conseils de l’équipe, il choisit le nom d’une pierre semi-précieuse, présent dans les deux cultures. Je fus désignée pour donner le troisième prénom, et non des moindres, puisque ce dernier devait faire office de patronyme, tout en étant un prénom. Je la nommais Rose, une petite fleur, une de mes préférées.

 

Sonia

J’ai été très marquée par une chose qui s’est produite après une naissance sous X dont une consoeur s’était chargée. La mère de la patiente a téléphoné afin de parler à sa fille. Elle m’a indiqué les nom et prénom, mais ne les voyant apparaître ni sur ma feuille de relève en service, ni sur le tableau de la salle d’accouchement, je lui ai répondu qu’elle ne se trouvait pas dans notre maternité. Et c’est à ce moment que la personne au téléphone m’a rétorqué, la voix chevrotante « Oh madame, malheureusement, c’est la jeune fille qui a accouché d’un bébé mort».

 

J’ai compris alors à ce moment-là qu’il s’agissait de l’accouchée sous X. je ne connaissait donc pas son identité, et, pour son confort, nous l’avions hospitalisée en service de gynécologie et non dans le notre. C’est aussi pour cela que je n’avais pas su orienter mon interlocutrice.

 

La femme qui venait de faire le choix si terrible de se séparer de son enfant, avait décidé d’annoncer à sa mère le décès du nouveau-né. Pourquoi ? Pour ne pas la faire souffrir en imaginant son petit enfant inaccessible  dans une autre famille ? Pour être seuls décideurs et ne pas avoir de barrières dans sa prise de décision ? Pour ne pas être montrée du doigt ? Je pense que je n’aurais jamais de réponse à toutes les questions qui me viennent en tête.

 

J’ai vite appelé l’infirmière de gynécologie, lui ai annoncé l’appel futur de la « grand-mère » vu qu’elle non plus, ne connaissait pas l’identité de la « maman » . Et je l’ai prévenu de l’histoire officielle, afin que personne ne trahisse le choix de la patiente.

 

Lily

Lorsque j’étais étudiante, en stage en néonatalogie, nous nous étions occupées d’une petite fille née sous X. Nous écrivions tour à tour son quotidien dans un cahier. « Tu as bu un bon biberon ce matin ! Tu ne manques pas d’appétit ! Aurore, la puéricultrice, t’as ensuite fait prendre ton bain … »

Je trouve l’idée du cahier assez géniale ! Je ne sais pas si c’est une obligation ou si c’est l’équipe qui avait décidé de le créer. En tout cas, je pense que cela peut aider cette fillette à retrouver des racines, à avoir de petits souvenirs de sa naissance.

J’ai donc moi-même noté quelques lignes dans ce cahier, afin de laisser à ma manière quelque chose à notre petite Lily.

 

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