Être maman a changé beaucoup de choses dans la pratique de mon métier. 

Tout d'abord, comme je l'expliquais au tout début de ce blog, j'ai appris à partager vos craintes, vos doutes, votre joie... bref, tous ces sentiments qui font que lorsque deux mamans ou futures mamans se croisent dans la rue, elles échangent parfois un regard entendu : "Ma pauvre, il fait 35°C, tes jambes ressemblent à des poteaux, tu es debout dans la file d'attente, tu souffres et personne ne te laisse passer... courage !" ou encore "Et oui, toi aussi tu galères en poussette dans les rues bondées de monde, où les voitures sont garées sur les trottoirs, où les marches font toutes 35 centimètres de haut..." 

Des choses auxquelles on ne pense pas forcément quand on ne l'a pas vécut. Maintenant j'ai un peu plus de mal à accepter que mon mari monte le son de la sono - et si la voisine essaie d'endormir ses enfants !! -, je regarde systématiquement dans les bus si une femme enceinte n'est pas debout, j'enrage contre les fumeurs qui soufflent un peu trop près d'un bébé ou d'un gros ventre... Je pense beaucoup plus "grossesse" et "bébé" dans ma vie de tous les jours. 

Dans mon métier, j'ai changé certains discours. "Madame, l'idéal est 9 à 12kilos de prise de poids. Mangez des féculents à chaque repas ! Les sucreries sont à banir"... Devient maintenant "Mangez ce que vous pouvez ! Ce qui ne vous retourne pas l'estomac et n'essaie pas de faire marche arrière dans la minute... Essayez d'éviter les sucreries, mais avant tout, essayez d'éviter les nausées..."

 

J'ai également pu tester, comme vous, tout un attirail d'objets de puériculture. Auparavant, une question sur les poussettes ou les turbulettes me laissait muette, et je courais obtenir une réponse auprès de mes collègues plus agées. Réponse que j'oubliais dans la minute, après avoir informé mes patientes. Aujourd'hui, plus aucun mot ne me fait peur : cosy, nacelle, chancelière, nid d'ange et autres gigoteuses n'ont plus de secret pour moi ! Alors certes, je ne sais pas tout, et j'avoue que bien souvent, google est mon meilleur ami ! Mais je peux tenir une véritable conversation sur le choix du siège auto ou de la table à langer ! 

 

Et biensûr, être mère m'a poussé à ressentir des émotions que j'évitais. Jusqu'à présent, poser une perfusion sur un bébé ne me posait aucun soucis, j'étais toujours volontaire. Aujourd'hui, les images de ces petits bras piqués, de ces bébés qui se débattent, me serrent le coeur. 

De plus, nous sommes parfois confrontées à des tragédies. Une interruption médicale de grossesse avec l'accouchement qui en découle. Un silence lourd et pesant dans le monitoring là où l'on devrait entendre le battement franc du coeur...

Une nuit, au bloc d'accouchement, une patiente est décédée. Malheureusement nous n'avons rien pu faire, pour la simple et bonne raison qu'il était déjà trop tard quand elle est entrée dans notre maternité. Les obstétriciens et les médecins urgentistes, pensant à une pathologie obstétricale (rupture utérine, éclampsie, ou autre gravité) ont décidé de la césarise pour la sauver et tenter de sauver son enfant. En réalité, la jeune femme se vidait de son sang à l'intèrieur de son ventre. Il était trop tard, ils n'ont rien pu faire. Le bébé est mort avant la naissance. Il était vivant aux urgences. Mais c'était bien trop tard.

Comme pour tout enfant mort ou vif, nous devions procéder à un examen complet. Mes collègues pleuraient, les pédiatres tremblaient. J'avoue ne pas avoir ressenti de chagrin comme ces derniers. Je n'avais pas vu la mère, mais on me présentait le petit, et pour moi, il n'avait pas vécut, il n'était donc pas un vrai bébé, mais un foetus. Cela peut paraitre horrible, mais je pense que dans notre profession, il faut parfois se protéger, pour réussir une réanimation sans se laisser submerger par ses sentiments, prendre des décisions difficiles, accompagner des parents dans l'horreur d'une mort in utéro, par exemple. 

Donc ce jour là, au petit matin, seule avec l'auxiliaire de puériculture, j'ai examiné le corps sans vie de cette petite fille à terme. Son teint pale, son thorax parsemé de rougeurs et de vaisseaux éclatés, semblaient être les seuls signes de sa mort. Elle était là, allongée devant moi, les yeux fermés. Je procédait avec minutie. Tout était en place. 

Depuis la naissance de mon fils, je comprend mes collègues, je comprend les pédiatres, je comprend leurs larmes. Mon dieu, elle était comme mon fils, cette petite. Elle aurait souri, elle aurait marché, ri... Elle avait un père, des grands-parents quelque part. Est-ce qu'aujourd'hui je pourrais de nouveau me proposer pour l'examen et les prélèvements ? Est-ce que je serais impassible devant la froideur de sa peau ? 

 

 

En ce qui concerne le fait d'être maman alors que l'on est sage femme, j'ai surtout connu les désagréments ! J'ai passé ma grossesse à avoir peur d'un arrêt de son petit coeur, d'une malformation, d'une naissance prématuré. Je connaissais tous les risques, toutes les maladies possibles... 

Je basais mon terme sur les horreurs que j'avais pu voir : "je suis à 18 semaines, mon bébé doit ressembler au petit que j'ai mis dans du formol l'autre jour." 

Autrement dit, ce n'était pas franchement marrant !!

J'avais envie, pour une fois, d'être une maman, et pas une sage femme. Discuter avec d'autres femmes enceintes sans être cataloguée, pouvoir en rencontrer (mais je ne vais pas aux cours d'accouchements vu que je connais tout par coeur ! Je me suis donc inscrite à l'aquagym pour femme enceinte !), être enfin de l'autre côté. Mais au travail cela était impossible. Nous ne sommes pas censé raconter notre vie aux patientes, et surtout, il faut prendre soin d'elles ! Et moi je souhaitais qu'on prenne soin de moi, j'avais mal partout, je courrais dans les couloirs, tout ça pour elles, au détriment de mon bébé et de mon corps.... 

 

En plus, je vous laisse deviner qu'aller demander une crème anti-hémorroïde à une collègue de travail est fort agréable... Ou encore à quel point c'est appréciable de se retrouver les quattre fers en l'air devant la moitié de l'équipe... Je me suis fait laver les fesses par des copines de bureau ! J'ai crié, j'ai divagué (pour rappel, le gaz hilarant et la douleur ne font pas bon ménage...), je me suis un peu ridiculisé, finalement ! Et je ne parle pas des collègues qui viennent discuter jusqu'à minuit lorsque l'on rêve de dormir et que l'on sait que la nuit avec notre progéniture va être rude ! (Même si ça fait quand même tellement plaisir de les voir, au final.) Et pour finir, savez-vous quelles sont les conditions pour être déperfusées et reprendre une alimentation normale après une césarienne ? Il faut une reprise des gazs et du transit... Imaginez-vous discuter avec une associée, une coéquipière, une subordonnée, une de vos chef, de vos flatulences et autres joyeusetées... 

 

Par contre, j'étais sage femme et je savais. Je savais comment était placé mon fils à naitre, en posant les mains sur mon ventre. Je connaissais les positions pour moins souffrir pendant ma grossesse. Je maîtrisais parfaitement les secrets de l'allaitement, les techniques pour calmer un bébé. 

À la naissance, l'obstétricienne de garde est restée avec moi tout le long de mon travail, elle me caressait, me parlait. Une amie, choisie, a pu venir s'occuper de mon enfant lors de sa naissance. Mon mari a assisté à la césarienne alors que les papas sont refusés, et mon bébé a été posé contre moi en salle de réveil ce qui est interdit... Et cela vaut tout l'or du monde. 

Je n'aime pas les passe-droits, mais auriez-vous dit non, à ma place ? 

 

En tout cas, j'ai bien pensé à vous, pendant mes contractions : "Allé Clem', respires, penses à tes patientes qui parfois, il faut l'avouer, te tapent sur le système car elles n'arrivent pas à se contrôler et hurlent... et respire".... et je respirais... entre deux hurlements !!